La Bretagne Pittoresque, Historique et Légendaire

 

 

                                             -   La Dame de Toulan -
   Sous le règne du roi Louis treizième s’élevait, en la paroisse de Nozay, un vaste château, ancienne forteresse féodale, dont il ne subsiste plus aujourd’hui le moindre vestige, et appartenant  à un riche gentilhomme, le seigneur de Toulan qui l’habitait, y menant une existence fastueuse. Il avait épousé une jeune fille d’un physique agréable, Mademoiselle de Jasson.
     


Cette union paraissait le gage d’un bonheur assuré : il dura trois ans. La dame de Toulan contracta une maladie de langueur, compliquée d’accidents nerveux auxquels les médecins ne comprirent goutte. On lui administra les remèdes réputés à l’ère des Diafoirus* que Molière  ridiculisa plus tard ; décoctions contenant des cornes de cerfs pilées jointes à des crottes de souris réduites en poudre, eau ayant servi à cuire un œuf  le vendredi, etc..etc.
   Ces drogues eurent exactement l’effet d’un cautère sur une jambe de bois. La malade, telle une flamme s’éteignant faute d’aliment, expira sans souffrances au mois de décembre 1624. On l’inhuma dans le caveau de famille u cimetière paroissial, avec ses bijoux, ses diamants, ses parures mondaines .


 Le lendemain, un individu aux allures louches rôdait autour de l’église. Il attendait la venue des ténèbres, le moment propice où les bons chrétiens s’étendent sous leurs couvertures, s’introduisit furtivement dans le caveau, défonça la châsse au moyen d’une barre d’acier et voulut s’emparer d’un superbe collier d’améthyste ornant le cou de la défunte…
   Elle n’était qu’en léthargie (un état spécial qui engendre une insensibilité complète simulant la mort à s’y méprendre) fut ranimée par les chocs successifs ébranlant, brisant la châsse, puis saisi vigoureusement, d’une étreinte réflexe, le poignet droit du malandrin. Cet homme envahit par une terreur superstitieuse, devant cette résurrection imprévue, se dégagea d’un violent effort et s’enfuit affolé.
   Cette seconde secousse paracheva la guérison. La dame de Toulan se redressa, promena sur les objets ambiants un regard incertain, respira longuement, se frotta les yeux : elle sentit son cœur battre et son sang circuler, se leva encore assez faible et, enveloppée de son suaire délaissa une résidence qu’on abandonne rarement, car elle est en général définitive ; traversa le cimetière d’un pas chancelant et se dirigea vers le château.   


Elle rencontra sur la route un paysan et sa ménagère regagnant leurs pénates après une veillée chez les voisins.

Le couple campagnard apercevant, grâce aux rayons d’une lune hivernale, la silhouette fantastique d’une femme errant emmitouflée d’un suaire se figura naïvement (il n’avait qu’à moitié tort) être en présence d’un fantôme ; et ces braves gens détalèrent éperdus, à l’instar du malandrin.
  

 Il était neuf heures trois quarts quand la dame de Toulan parvint à la porte principale du château : elle frappa sans succès : personne ne se montra, un silence absolu planait sur le logis ; elle comprit alors l’inutilité de ses essais et appela par son nom François Mercier, premier valet, couchant au rez-de-chaussée.


François entendit vaguement un bruit dehors, jugea qu’il provenait soit d’un farceur, soit d’un dangereux noctambule, et se tint coi.
Cependant, la revenante, revêtue d’une toilette aussi sommaire que macabre, sentant sur son corps délicat les morsures d’une bise glaciale, réitéra ses appels.

 

François entendit alors une voix féminine, étonné, il quitta en maugréant son lit bien chaud, ouvrit sa fenêtre, regarda, faillit tomber à la renverse sous le coup d’un profond saisissement, puis esquissa un rapide signe de croix.

 

 


Ne reconnaissant pas sa maîtresse, il s’écria:
« Oh ! pauvre âme fugitive, tranquillisez-vous, je ferai chanter demain, une messe à votre intention, elle vous délivrera du purgatoire »
« Eh ! Répliqua la dame de Toulan légèrement impatientée, ouvrez-moi, ouvrez-moi donc François pour l’amour de Dieu : ne me remettez-vous pas . Ouvrez vite, et courrez prévenir mon mari, préparez-le à me recevoir, lui annoncer la bonne nouvelle d’un retour inespéré ».
   Le digne François se crut positivement le jouet d’un songe, d’une hallucination. Il poussa une exclamation ou se peignait un ahurissement majeur.
Quoi ! sa maîtresse ! qu’il avait vu mourir , qu‘il avait aidé à placer dans sa bière ! !
Enfin domptant son émotion,  il ouvrit la porte : une courte explication eut lieu et François, reprenant son calme ordinaire monta l’escalier monumental, pénétra dans la chambre de son maître et lui dit à l’oreille :
« Hep ! Messire, notre douce, notre chère dame est en bas
« quelle dame? » répondit le seigneur de Toulan subitement réveillé.
« Quelle dame ? Messire, mais la vôtre »
« La mienne ? holà ! maraud tu as rêvé j’imagine, ou le sieur François se livrerai t’il à une stupide plaisanterie, à un tour d’écolier? Laisse-moi dormir, regagne ta couche » « Non Messire, je ne me permettrais pas la plus petite moquerie vis-à-vis de mon maître. Je n’ai nullement rêvé : notre chère dame vous espère en bas et m’a chargé d’aller vous prévenir.»
«Sambregoy!»** que viens donc me conter ce bélître***.
Serais-tu somnambule, et voilà une qualité à joindre aux nombreuses que tu possède déjà »
« Par mon saint patron,  Messire  je vous jure … »
« Tu insistes ?... »
« Il faut...»
« Paix, triple entêté ? Je ne te connais  pourtant aucune habitude d’intempérance , tu ne bois jamais le vin confié à ta garde » 
« Jamais Messire, je m’en flatte.»
« Aurais-tu malgré ton habituelle sobriété, manqué à cette règle ? Bah ! je te pardonne ; une fois n’est pas coutume »
« Oh ! Messire, Messire le temps presse ; notre maîtresse se morfond en bas, aussi vrai que le Sauveur fut crucifié entre deux larrons, pour le salut du genre humain. Notre maîtresse m’a huché de l’extérieur, j’ai ouvert : elle est entrée, elle vous espère en bas, je le répète. »
« Elle m’espère ? ta raison s’égare, imbécile ; les morts ressuscitent-ils maintenant, par hasard »
« Je l’ignore Messire. »
« Et pourquoi viens-tu céans m’arracher à un bienfaisant repos, me conter des balivernes, me remémorer de douloureux souvenirs, raviver une blessure toujours saignante . Allons, retire-toi ; trêve de sornettes ; bonsoir.»
« Point, mon maître point ne me retirerai : venez, venez, je vous en supplie »
« Va au diable, animal ! Ton opportunité m’exaspère. Tiens, j’ajouterai foi aux billevesées  que tu me débites, quand cette statue bougera spontanément. Oui, si ...»

    Or, il y avait dans la chambre, sur la cheminée, un buste en marbre représentant le père du seigneur de Toulan qui n’eut guère le loisir de terminer sa phrase, car soudain le buste baissa et releva la tête à trois reprises différentes, semblant appuyer, confirmer les dires du vieux François.
     Surpris d’un pareil prodige, le seigneur de Toulan ne sut trop que penser. Il descendit, encore incrédule, et trouva dans le vestibule sa femme dont il avait amèrement pleuré la disparition. Elle lui expliqua son aventure peu banale, au milieu de questions, de propos confus échangés à brûle-pourpoint .
   Le seigneur de Toulan serra entre ses bras une épouse qu’il ne comptait plus revoir, ici-bas du moins, et rendit grâce in petto au voleur dont la tentative criminelle amenait un résultat fort heureux.

   La dame de Toulan recouvra une santé assez satisfaisante, et resta néanmoins sérieusement mélancolique. L’ange de la mort l’avait, un instant, caressée de ses ailes funèbres, et le trépas frôlé de bien près. Des cauchemars, des visions bizarres  troublèrent souvent son sommeil.  Elle vécut de longues années, les consacrant à la piété, aux œuvres pieuses .
                                                                                                                                                                                          Comte de Parscau du Plessix 


Toulan est un lieu-dit à la sortie de Nozay, route de Puceul, nommé actuellement « Toulon ». Au seizième siècle « Du Fresche » était seigneur de: Toulan, du Perret et du Coudray, paroisse de Nozay ; puis ce fut « De La Noue » qui devint seigneur de Toulan -
                                                                    ………………….
   Diafoirus : nom des médecins ridicules dans « le malade imaginaire » de Molière -
**   Sambregoy ou sambre goy : ancien juron, qui est peut-être une altération de « Sang de Dieu » transformé progressivement en sambleu puis en une forme régionale comme sambregoy. « Gargantua » de Rabelais emploie ce juron .
***  bélître : homme de rien - malotru 

                                                                                                                                                                    source Ad44 : presse
                                                                                                                            Conte paru  dans  le Courrier de Saint-Nazaire en 1923
                                                                                                                                                          D. Nouvel  -  juin 2026

llustrations : gravures de l'ouvrage "La Bretagne artistique, pittoresque et littéraire,
Courrier de l'art et de la curiosité dans les départements de l'Ouest. 1ère année (1885)", domaine public.

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